Souffrance éthique dans le soin et le travail social
- Agnès Durand

- il y a 16 heures
- 3 min de lecture
Quand le métier nous demande de trahir nos valeurs
Dans « Les enjeux psychiques du travail », Pascale Molinier nomme avec une justesse bouleversante la souffrance éthique : ce conflit intérieur où, pour « bien faire son métier », on doit aller contre ses propres valeurs humaines.
C’est une violence invisible, sans bleu ni plaie ouverte, mais qui ronge profondément l’âme.

Les soignants : « Sois présent… mais reste à distance »
Dans les hôpitaux, les EHPAD, les services psychiatriques, on demande aux infirmiers, aides-soignants, médecins, psychologues de soigner avec humanité, d’écouter, de toucher avec douceur… tout en imposant des ratios intenables, des cadences qui réduisent la personne à un numéro, des procédures qui mécanisent le geste.
Il faut être là tout en sachant qu’on ne l’est pas assez. On a parfois l'impression de trahir le patient qui attend un regard vrai, et de se trahir soi-même : la part de soi qui avait choisi ce métier pour « aider vraiment ».
Jung y verrait un clivage violent. D’un côté la persona professionnelle (le masque qui s'affiche socialement comme « compétent·e, détaché·e, efficace »), de l’autre l’Ombre qui hurle : « je ne suis pas à la hauteur », « je trahis ma vocation ».
Quand ce clivage devient insoutenable, il mène au burn-out, à la dépersonnalisation (« je fais mon boulot comme un robot »), au cynisme défensif (« de toute façon, ils s’en fichent »), ou à la fuite (démission silencieuse ou reconversion).
Les travailleurs sociaux : « Accompagne… mais ne t’implique pas trop »
Dans l’aide sociale, l’insertion, le médico-social, on demande d’être empathique, à l’écoute, de créer du lien… tout en étant confronté à des situations de grande détresse, des budgets rabotés, des injonctions administratives contradictoires (« accompagne mais remplis les cases du dossier »).
La souffrance éthique surgit quand on doit trier la misère, dire non à ceux qui ont le plus besoin, quantifier la douleur humaine. C’est trahir la personne que l’on accompagne, et trahir ses valeurs (« je suis là pour aider, pas pour contrôler »).
Ici aussi, Jung nous parle d’Ombre collective : la société délègue aux travailleurs sociaux la confrontation à la misère qu’elle refuse de regarder, tout en les maintenant dans des conditions qui les empêchent d’agir vraiment.
Le complexe parental négatif (la « mère nourricière étouffante » ou le « père autoritaire ») se réactive souvent : certains deviennent rigides pour « tenir les limites », d’autres s’épuisent dans une sur-responsabilisation maternelle.
Une lecture jungienne : du clivage à l’intégration
Ces situations ne sont pas seulement des « problèmes organisationnels » : elles touchent au cœur de l’âme.
Jung nous invite à ne pas rester prisonnier du clivage (persona professionnelle vs Ombre souffrante), mais à tenter l’intégration :
- reconnaître la souffrance éthique sans la minimiser ni la dramatiser ;
- nommer l’injonction paradoxale qui nous traverse (« je dois être humain mais efficace ») ;
- accueillir l’Ombre : la rage, la culpabilité, le sentiment d’impuissance, le soulagement inavoué parfois ;
- chercher des rituels symboliques (écriture, dessin, parole entre pairs) pour transformer la douleur en sens ;
- ne pas porter seul la responsabilité : la souffrance éthique est collective, elle appartient au système autant qu’à l’individu.
Molinier et Jung se rejoignent sur un point essentiel : la reconnaissance de la souffrance réelle est déjà un acte de résistance.
Dire « ça fait mal de faire ce métier comme on me le demande » n’est pas de la faiblesse : c’est un premier pas vers la dignité retrouvée, et vers une possible individuation, même dans un système qui semble l’empêcher.
Et vous ?
Travaillez-vous (ou avez-vous travaillé) dans le soin ou le social ?
Avez-vous déjà ressenti cette souffrance éthique, ce sentiment de « trahison » ?
Qu’est-ce qui vous a aidé à ne pas vous perdre complètement ?
Laissez-moi un commentaire, même bref.
Et si ce sujet vous touche de près et que vous avez besoin d’un espace pour le déposer, vous savez où me trouver.
Très belle journée à vous,
Agnès
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