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Le deuil pathologique : quand le temps s’arrête

  • Photo du rédacteur: Agnès Durand
    Agnès Durand
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture

Perdre quelqu’un qu’on aime est une des expériences les plus universelles et les plus déchirantes qui soient. Pourtant, la grande majorité des deuils, même les plus douloureux, suivent un mouvement naturel : la douleur est intense au début, puis elle s’atténue progressivement, les souvenirs restent vivants mais cessent de paralyser. La vie finit par reprendre ses droits, même si elle n’est plus jamais tout à fait la même.


C’est ce qu’on appelle le deuil normal, bien que l'on puisse discuter de ce qui est normal et qui est propre à chacun, distinct aussi selon les cultures. Il dure généralement entre 6 mois et 2 ans, avec des vagues, des hauts et des bas, mais globalement une trajectoire de réinvestissement progressif dans la vie.


Le deuil pathologique se caractérise par le fait que ce mouvement ne se produit pas, ou très peu. Le temps s’arrête. La personne reste figée dans la phase aiguë de la perte, souvent des années après le décès.



Unsplash
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Les signes qui font la différence


Voici les marqueurs les plus fréquents qui permettent de repérer un deuil pathologique :


  • La douleur reste aussi intense qu’au premier jour (ou presque) Plusieurs années après, la personne peut encore pleurer comme au lendemain de la mort de son proche, éviter les lieux ou objets liés au défunt, ou au contraire les sacraliser au point de vivre « avec » lui plus qu’avec les vivants.


  • L’identité reste gelée dans le « avant » La personne se définit encore essentiellement comme « la veuve de… », « la mère de… », « l’enfant de… ». Elle n’arrive pas à réintégrer une identité qui inclut la perte sans être entièrement définie par elle.


  • Le monde intérieur reste fermé La personne n’arrive plus à investir de nouveaux liens, projets, plaisirs. La vie semble suspendue. Il y a souvent une impression de « trahison » à continuer à vivre pleinement.


  • Les symptômes persistent ou s’aggravent Dépression majeure prolongée, troubles anxieux, addictions, retrait social extrême, colère chronique, ruminations incessantes sur le « pourquoi » ou le « si j’avais pu ou su… ».


  • Absence d’intégration symbolique Dans une optique jungienne, le défunt reste « littéral » : il n’est pas intégré comme présence intérieure, comme partie vivante de la psyché. Il reste un objet perdu à l’extérieur, ce qui empêche la transformation alchimique de la perte en quelque chose de vivant et de créatif.



Pourquoi le deuil reste-t-il pathologique ?


Plusieurs facteurs peuvent contribuer à bloquer le processus :

  • un lien d’attachement particulièrement fusionnel ou ambivalent avant la perte ;

  • une mort soudaine, violente ou traumatique ;

  • un deuil non reconnu socialement (perte d’un ex, d’un amant, d’un enfant mort-né, d’un animal, d'un travail…) ;

  • des deuils multiples ou en cascade sans temps de digestion ;

  • une incapacité ou une interdiction inconsciente de ressentir la colère ou la culpabilité (deux affects essentiels dans le travail de deuil) ;

  • une personnalité qui repose sur le contrôle ou le déni des émotions.



Sortir du gel : l’espace thérapeutique comme creuset


La psychanalyse jungienne propose une voie particulièrement intéressante pour les deuils pathologiques : elle ne cherche pas à « faire le deuil » au sens d’oublier ou de tourner la page, mais à transformer la relation au défunt en une présence intérieure vivante et symbolique.


L’objectif n’est pas de supprimer la douleur, mais de la faire passer de l’état de chose figée à l’état de symbole vivant : le défunt devient une partie intégrée de la psyché, un guide intérieur, une source d’inspiration ou de sagesse, plutôt qu’un trou béant qui aspire toute l’énergie vitale.


Pour cela, plusieurs leviers jungiens sont particulièrement puissants :

  • l’exploration des rêves (le défunt y apparaît souvent quand il commence à être intégré) ;

  • le travail avec les symboles et les amplifications mythologiques ;

  • l’imagination active (dialogue intérieur avec la figure du défunt) ;

  • l’accueil de l’Ombre liée à la perte (culpabilité, rage, soulagement inavoué…) ;

  • la créativité (écriture, dessin, rituels personnels) pour donner forme à la transformation.


La thérapie devient alors un véritable creuset alchimique : la nigredo de la perte brute laisse place, lentement, à l’albedo de la purification et à la rubedo où la blessure devient or.



En conclusion


Le deuil pathologique n’est pas une faiblesse morale ni un échec personnel. C’est une perte qui n’a pas encore trouvé sa forme symbolique dans la psyché. Quand le temps s’arrête, c’est souvent parce que l’inconscient attend que nous lui donnions les mots, les images, les rituels qui permettront à la relation de continuer autrement.


Dire « oui » à ce travail, c’est accepter que l’amour ne s’arrête pas avec la mort, mais qu’il change de forme. Et parfois, c’est seulement quand on ose traverser cette transformation que l’on réalise que le défunt n’est pas parti : il est devenu une lumière intérieure.



🌱 Et toi ? As-tu traversé un deuil qui s’est éternisé ? Qu’est-ce qui t’a aidé à le transformer, ou qu’est-ce qui te bloque encore aujourd’hui ?


N’hésitez pas à laisser un commentaire, même court. Et si vous sentez que c’est trop lourd à regarder seul·e, vous savez où me trouver.


Très belle journée à vous, Agnès



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